Introduction
Après la description des effets de l’enherbement
sur le sol (février 2004) et sur le cep (mai 2004), cette
troisième partie fait le point sur l’évolution de la qualité des
vins. De très nombreuses expérimentations sur cépages rouges
dont la plus ancienne date de 1962 à Bordeaux, et d’autres moins
nombreuses sur cépages blancs, ont permis de dégager des
tendances qui ont été souvent vérifiées, … à quelques exceptions
près.
3ème partie : CONSÉQUENCES DE L’ENHERBEMENT
SUR LA QUALITE DES VINS
S’il est un fait définitivement acquis que la
présence d’un couvert végétal réduit plus ou moins fortement la
production (c’était le but recherché), en fonction des terroirs,
des années et des espèces colonisantes, cette évolution n’a pas
été sans conséquences sur les caractéristiques du vin. Au
travers des cinq paramètres étudiés ci-dessous, force est de
constater qu’un enherbement correctement choisi et entretenu
peut se révéler un facteur qualitatif non négligeable alors que
sa maîtrise partielle peut provoquer des effets inverses.
Qualité globale de la vendange
Aussi bien sur cépages rouges que blancs,
l’enherbement limite la propagation de botrytis cinerea
de façon d’autant plus importante, que la pression de cette
maladie est intense. Des nombreuses hypothèses expliquant ce
phénomène, il faut sans doute retenir principalement que la
baisse de vigueur et de production induit un meilleur micro
climat au niveau des grappes ainsi qu’une alimentation azotée
plus réduite. Bien que cela n’ait jamais été formellement
démontré, il semble aussi que l’épaississement de la pellicule
des baies et la production d’une plus grande quantité de phénols
inhibiteurs de botrytis cinerea, soient aussi des
éléments déterminants. Si ces effets ont été constatés dans la
plupart des régions, seule la Champagne échappe à la règle, avec
des résultats d’expérimentations plus contrastés.
Dans le Beaujolais, l’enherbement favoriserait
l’apparition de Turticae (acariens jaunes) en période
sèche, particulièrement en présence de plantes-hôtes (liseron,
mouron, trèfle, potentille).
Teneur en sucres et degré d’alcool
Mis à part quelques rares situations en vignobles
septentrionaux où la différence est réduite (Suisse) ou variable
(Champagne), la tendance à l’augmentation des teneurs en sucres
des moûts est notable sur la majorité des parcelles enherbées.
Cette évolution est dépendante de la baisse de production, qui
agit sur la concentration en sucres des baies. Cette propriété
semble toutefois plus représentative des cépages rouges que des
cépages blancs.
Tableau 1 : Relation entre productions, teneurs
en sucres et acidités totales
|
Régions |
Cépages |
Désherbé
|
Enherbé |
|
Anjou-1987 |
Cabernet Sauvignon |
Rdt : 87 hl/ha
Sucres : 147 g/l
Acidité : 6.4 g/l |
Rdt : 76 hl/ha
Sucres : 159 g/l
Acidité : 6.2 g/l |
|
Bordeaux-1985 |
Merlot |
Rdt : 46 hl/ha
Sucres : 230 g/l
Acidité : 4.44 g/l |
Rdt : 42 hl/ha
Sucres : 236 g/l
Acidité : 4.17 g/l |
|
Costières-1989 |
Grenache |
Rdt : 140 hl/ha
Sucres : 162 g/l
Acidité : 3.85 g/l |
Rdt : 110 hl/ha
Sucres : 205 g/l
Acidité : 3.50 g/l |
|
Changins-91/93
(CH * |
Chasselas |
Rdt : 110 hl/ha
Sucres : 16.4 °brix
Acidité : 6.52 g/l |
Rdt : 87 hl/ha
Sucres : 16.4 °brix
Acidité : 6.75 g/l |
|
Pully-91/93
(CH) * |
Chasselas |
Rdt : 153 hl/ha
Sucres : 16.7°brix
Acidité : 6.85 g/l |
Rdt : 142 hl/ha
Sucres : 16.5°brix
Acidité : 6.94 g/l |
* Moyennes pondérées des trois années
Acidités des moûts
Il existe un effet assez répétitif qui indique
une diminution de l’acidité totale des moûts issus des vignes
enherbées. A l’instar du taux de sucres, il s’agit plus d’une
tendance que d’un effet réellement significatif, l’écart ne
dépassant que rarement 1 g/l H2SO4. Dans
certaines situations (Suisse), il n’y a pas de différence.
La composition de l’acidité totale semble subir une
modification, car si l’acide tartrique demeure inchangée,
l’acide malique est souvent en quantité plus réduite sur les
parcelles enherbées (Anjou, Beaujolais, Champagne). Cette
tendance serait plus marquée en conditions sèches (Suisse). La
diminution du rapport des acides tartrique/malique induit en
général une baisse du pH des moûts, bien que dans certaines
situations, l’effet inverse ait été observé (Mâconnais).
La diminution du taux d’acide malique
s’expliquerait, selon certains auteurs, par une meilleure
aération et un meilleur éclairement des grappes.
Anthocyanes et composés phénoliques
La très grande majorité des expérimentations conduites sur
raisins rouges, ont mis en évidence un effet positif très net de
l’enherbement sur la teneur en anthocyanes et en composés
phénoliques totaux. Plus la concurrence de l’engazonnement était
forte (ray-grass anglais, fétuque) et meilleur était le
résultat.
Tableau 2 : Anthocyanes et composés phénoliques
totaux
|
Régions |
Cépages |
Désherbé
|
Enherbé |
|
Anjou-1987 |
Cabernet Sauvignon |
Anthocyanes : 110 mg/100 g
IPT : 23.1 |
Anthocyanes : 152 mg/100 g
IPT : 27.3 |
|
Beaujolais-92/97 * |
Gamay |
Anthocyanes : 59 mg/100 g
Polyphénols : 37.4 mg/100 g |
Anthocyanes : 67 mg/100 g
Polyphénols : 42.3 mg/100 g |
|
Costières-1989 |
Grenache |
DO 280 : 18.2 mg/100 g |
DO 280 : 21.1 mg/100 g |
|
Val de Loire-1991 |
Cabernet Franc |
Anthocyanes : 197 mg/100 g
Polyphénols : 33.1 mg/100 g |
Anthocyanes : 236 mg/100 g
Polyphénols : 39 mg/100 g |
|
Bordeaux-1995
|
Merlot |
Anthocyanes : 44.8 mg/100 g
IPT : 58 |
Anthocyanes : 57.2 mg/100 g
IPT : 63 |
* Moyennes des six années (sauf 1995)
Ainsi, les vins issus de vignes enherbées ont une intensité
colorante plus soutenue.
Teneur en azote et fermentescibilité des moûts
Ce paramètre est sans aucun doute celui qui est le plus
régulièrement influencé par la présence d’un couvert végétal. La
majorité des travaux (Beaujolais, Mâconnais, Champagne, Anjou,
Alsace, Suisse, Costières de Nîmes) ont mis en évidence que
cette technique induisait une déficience plus ou moins prononcée
en azote assimilable des moûts (ammoniacal et acides aminés) en
fonction des modes de conduite de la parcelle et du type
d’enherbement (graminées ou légumineuses).
Cette évolution des caractéristiques du moût a
une incidence directe sur la cinétique fermentaire. Si le
démarrage de la fermentation alcoolique s’effectue de manière
identique entre des moûts issus de parcelles désherbées et
enherbées, la durée est fondamentalement modifiée, allant dans
certaines situations du simple au double (Merlot - Bordeaux).

Figure 1 : Évolution de la fermentation alcoolique
(D’après DUPUCH, Chambre d’Agriculture de la Gironde, service
« vigne »)
Si les fermentations vont généralement au bout, ces difficultés
rencontrées ont des répercussions sur la composition des vins.
Le taux de sucres résiduels et l’acidité volatile sont
généralement plus élevés, particulièrement sur les blancs. En
Champagne, la prise de mousse est aussi plus difficile.
En Alsace, des expérimentations ont mis en
évidence une augmentation de l’instabilité des vins issus de
vignes enherbées, avec des dominantes amères et des arômes
grossiers. Ces goûts de vieillissement accéléré ont été d’abord
remarqués en Allemagne au cours des années à forts stress
hydriques.
Tableau 3 : Composés azotés des moûts
|
Régions |
Cépages |
Désherbé
|
Enherbé |
|
Changins-91/93 *
(CH) |
Chasselas |
Acides aminés : 1000 mg/l
Durée de cuvaison : 11 j |
Acides aminés : 690 mg/l
Durée de cuvaison: 18 j |
|
Pully-91/93 *
(CH) |
Chasselas |
Acides aminés : 1860 mg/l
Durée de cuvaison : 6 j |
Acides aminés : 1220 mg/l
Durée de cuvaison: 8 j |
|
Beaujolais-93/94 ** |
Gamay |
NH4 : 94 mg/l
Acides aminés : 1015 mg/l |
NH4 : 24 mg/l
Acides aminés : 358 mg/l |
* Moyennes pondérées des trois années
** Moyenne des deux années
Ces aspects négatifs ne doivent pas occulter le
fait que « les vins issus de parcelles enherbées sont huit
fois sur dix de meilleure qualité » (Brechbuhler – 1996). En
effet, la fertilisation azotée jadis vouée aux gémonies, a
pallié cette déficience et fait la preuve que lorsqu’elle est
réellement raisonnée selon des critères objectifs (mesures de
laboratoires agréés), elle permet d’atténuer très fortement cet
aspect délicat de l’enherbement.
Dégustations
Même si cet aspect demeure le plus
subjectif, il n’en demeure pas moins que la répétition des
constats a permis de dégager des tendances selon lesquelles les
critères gustatifs sont globalement améliorés dans la mesure ou
la concurrence qu’exerce l’enherbement sur la vigne n’induit pas
de phénomène de stress (hydrique, alimentation minérale).
Avec une intensité colorante plus soutenue, une
structure plus charpentée et des vins plus astringents, une
meilleure persistance en bouche, les vins rouges sont très
souvent favorablement affectés par l’enherbement.
Pour les vins blancs, si les notations globales
vont dans le même sens, notamment liées à de meilleures
concentrations, un stress non maîtrisé lié à l’enherbement
provoque des notes amères, donne moins de corps et de moelleux
et augmente le risque de vieillissement accéléré lors de
périodes sèches. Pour les mousseux, les mêmes causes donnent des
vins discrets et plus fermés, manquant quelquefois d’intensité.
Conclusions
Même si les conséquences de l’enherbement
sont quelquefois négatives, il n’en demeure pas moins que cette
technique apporte une meilleure qualité dans la majorité des
situations. Le choix des espèces d’herbes (graminées,
légumineuses, autres) et leurs modes d’exploitation (en fonction
de la potentialité des sols et du climat), la fertilisation
azotée au travers de sa localisation (sol ou foliaire) et des
doses utilisées, sont des paramètres qui, s’ils sont
objectivement gérés permettent de tirer le meilleur parti de
cette technique, pour le bien des sols, du cep et du vin.
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